Dans cette interview, Dr. Nayla Zreik analyse les défis actuels du système éducatif libanais et explique comment LAL (Lebanese Alternative Learning) répond à ces obstacles à travers des solutions innovantes. Elle met en lumière les problématiques que ses initiatives cherchent à résoudre et l’impact concret qu’elles visent à avoir sur l’apprentissage des élèves.
| Nom | Dr Nayla Zreik | ![]() |
| Position | Co-fondatrice | |
| Institution | LAL : Lebanese Alternative Learning |
1. Quels sont les projets et initiatives clés de LAL dans le secteur de l’éducation au Liban, et quels besoins concrets cherchez-vous à combler à travers ces actions ?
Les actions de LAL prennent leur point de départ dans un diagnostic clair du contexte éducatif libanais. Le système éducatif fait aujourd’hui face à des lacunes d’apprentissage de plus en plus importantes, résultant de plusieurs années de crises successives. Entre la guerre, les grèves des enseignants, la crise économique et la réduction du nombre de jours d’ouverture des écoles publiques, de nombreux élèves ont cumulé des lacunes. Cette situation a entraîné, année après année, une perte progressive en termes de concepts, de connaissances et de compétences.
Pour répondre à ces besoins, LAL travaille à la fois à renforcer les compétences de base des élèves et à combler leurs lacunes en offrant un apprentissage personnalisé grâce à la plateforme Tabshoura tout en accompagnant les enseignants à travers l’initiative Lalmoudaress.
Dans ce cadre, LAL développe en continu des contenus éducatifs via la plateforme Tabshoura, qui couvre aujourd’hui l’ensemble des concepts essentiels de la petite section jusqu’à la troisième. L’organisation travaille actuellement à l’extension de ces contenus au niveau secondaire, en collaboration étroite avec le CRDP, afin d’assurer un alignement avec les nouveaux programmes nationaux. Ce projet, pensé comme un pilote sur quatre ans, reste volontairement évolutif afin de s’adapter aux réalités du terrain.
Par ailleurs, LAL intègre les enjeux contemporains à ses projets, notamment à travers une introduction à l’intelligence artificielle, avec un accent particulier sur les questions d’éthique liées à son usage.
Un autre projet majeur est né pendant la guerre et s’est poursuivi après celle-ci : la création d’espaces d’apprentissage alternatifs (Alternative Learning Spaces). Aujourd’hui, onze espaces sont déployés dans des écoles publiques, des écoles privées et des organisations non gouvernementales. Ces espaces sont équipés de solutions technologiques adaptées — systèmes hors ligne, tablettes, ordinateurs, mobilier — et conçus comme des environnements d’apprentissage attractifs, parfois aménagés dans des salles existantes, parfois sous forme de structures extérieures.
Enfin, LAL participe avec Kamkalima, une plateforme éducative pour l’enseignement de l’arabe, et AlNayzak, une ONG palestinienne, à un projet de création d’une plateforme numérique pour la Palestine, « Yalla Nudrus, ». L’approche ne se limite pas au transfert/adaptation de contenu, elle vise également à accompagner les équipes locales dans le processus de développement de contenus numériques, afin d’assurer la continuité et l’appropriation du projet à long terme.
2. Qui êtes-vous, et quelle est la mission de LAL au sein du paysage éducatif libanais ?
LAL est une organisation EdTech, née de la combinaison entre éducation et technologie. Son action repose sur trois piliers fondamentaux.
Le premier pilier est l’innovation. Celle-ci se manifeste à la fois dans la démarche pédagogique et dans les outils développés. LAL s’appuie sur deux plateformes complémentaires : Tabshoura, destinée aux élèves, et Lalmoudaress, destinée aux enseignants. Cette dernière accompagne les enseignants dans l’utilisation pédagogique de Tabshoura et leur propose une bibliothèque de ressources éducatives. L’innovation se traduit également par une réflexion approfondie sur l’accès à l’éducation dans les zones vulnérables, à travers des solutions hors ligne, low-tech et adaptées aux contextes où la connectivité est limitée.
Le deuxième pilier est l’expansion. Celle-ci se fait à travers l’augmentation du nombre d’utilisateurs, les partenariats avec les écoles, la mise en place d’espaces d’apprentissage, ainsi que l’organisation de formations, de webinaires et d’événements. À ce jour, LAL compte 68 000 utilisateurs cumulés.
Le troisième pilier est la durabilité. Elle est envisagée à la fois sous l’angle financier — assurer la continuité de l’organisation dans un contexte instable — et sous l’angle de l’impact. LAL met en place un travail continu de suivi, d’évaluation et d’amélioration de ses plateformes et de ses projets. Les partenariats avec le CRDP et le Ministère de l’Éducation permettent à l’organisation de s’inscrire dans une dynamique nationale et de participer activement aux évolutions du système éducatif libanais.
3. Quelle approche innovante adoptez-vous au sein de LAL, et comment cette démarche s’est-elle construite au fil de votre expérience ?
L’innovation portée par LAL repose avant tout sur une approche pédagogique solide. Si la technologie occupe une place centrale, elle est toujours mise au service de l’éducation. Derrière chaque outil et chaque contenu, il y a une réflexion pédagogique menée par des éducateurs, en collaboration avec des équipes techniques capables de traduire ces besoins en solutions concrètes.
Un élément déterminant de cette approche est le partenariat réel avec les enseignants. Ceux-ci ne sont pas simplement consultés de manière formelle, mais deviennent de véritables partenaires avec lesquels LAL réfléchit, conçoit et produit les contenus. Cette co-construction, renforcée au cours des dernières années, a permis d’ancrer les projets dans les réalités du terrain et de renforcer leur pertinence.
4. D’après votre expérience de terrain, quelles limites ou quels blocages observez-vous dans l’éducation lorsque l’innovation est absente ?
L’un des principaux blocages observés est le fossé numérique. S’il existe des modèles éducatifs de grande qualité sans recours au numérique, ceux-ci se développent généralement dans des contextes privilégiés. Dans des régions vulnérables, où l’accès à une éducation de qualité est déjà limité, le numérique devient un pont essentiel vers des apprentissages plus riches et plus innovants.
L’absence d’accès aux outils numériques rend ces populations encore plus vulnérables et accentue les inégalités existantes. Dans ce contexte, l’innovation ne se limite pas à l’introduction de technologies, mais consiste à utiliser le numérique de manière pertinente pour améliorer l’accès, la qualité et l’équité de l’éducation.
5. En quoi vos actions contribuent-elles à mieux préparer les jeunes aux défis du monde de demain, dans le contexte du secteur éducatif libanais ?
Les actions de LAL visent avant tout à développer chez les élèves la capacité à apprendre de manière autonome et à réfléchir. Les contenus proposés ne reposent pas sur des leçons, des vidéos ou des formats passifs, mais sur des activités qui placent l’élève au cœur du processus d’apprentissage.
Les élèves sont amenés à suivre les étapes d’une réflexion scientifique : observer, identifier des éléments pertinents, établir des liens, comparer, contraster et tirer des conclusions. Cette démarche permet de développer l’esprit critique, l’autonomie et la capacité de raisonnement, des compétences essentielles pour faire face aux défis du monde de demain, en particulier dans le contexte libanais.
6. Pour LAL, et pour vous personnellement, qu’est-ce que l’École du Futur ?
Pour LAL, l’École du Futur doit être diversifiée et différenciée. Dans un monde marqué par la mondialisation et l’uniformisation des savoirs, l’école de demain doit être capable de préserver les réalités locales, les cultures et les différentes manières d’apprendre.
L’École du Futur n’est pas un modèle unique, mais un espace capable de s’adapter aux apprenants, de respecter leur singularité et de proposer des parcours éducatifs différenciés, ancrés dans leur contexte et ouverts sur le monde.

